Extrait 1 Extrait 2 Extrait 3 RetourLes nuages recouvraient tout Paris , des gros, des noirs, des violents ! L'orage menaçait depuis le début de l'après-midi, avec des bouffées de chaleur, des bourrasques soudaines coupées de périodes de calme, la chaleur n'était pas forte mais après tout, on voit bien des orages en plein hiver ! Là-haut, vers deux mille mètres d'altitude, des torrents d'air ascendant chaud venaient heurter des masses d'air plus calmes et plus froides. Celles-ci, d'abord peu émues de cette agressivité, se contentèrent de peser un peu plus lourd, un peu comme on appuie sur un couvercle pour l'empêcher de se soulever. Puis, elles furent de plus en plus débordées par cette agitation et se mirent à monter, monter, se transformant en gros nuages boursouflés, compacts, pendant que la vapeur d'eau contenue dans les masses d'air ascendant commençait à se condenser, devenant pluie par endroits, billes de glace de plus en plus grosses dans les parties supérieures. Alors, brutalement, l'échafaudage compliqué s'effondra, il se mit à pleuvoir, le vent cessa d'être agité pour devenir violent et l'anarchie s'installa dans toutes les couches de l'atmosphère : l'orage éclatait ! Le 108 rue de l'Ouest sentit les premières gouttes vers 21 heures 30. Sa toiture en plaques de zinc disjointes prit son air de fête, devenant presque propre, chaque plaque émettant un son différent sous la chute des gouttes et des grêlons qui tentaient ensuite, sans beaucoup de conviction, de se rassembler dans les restes des gouttières et à l'entrée des tuyaux de descente tordus qui étaient censés protéger l'immeuble contre les effets des intempéries. Dans les étages, la situation était variable, les deux étages de combles s'attendaient à une aggravation de leur état, de nombreuses parties du toit faisant eau depuis longtemps, l'étage juste en dessous, celui des "chambres de bonnes" comme on n'aurait même pas osé dire, prenait l'averse avec un certain soulagement car il résultait toujours de ce genre d'événement un nettoyage des balcons, des lucarnes ou de ce qu'il en restait et, à tout prendre, la propreté aide les bâtiments à mieux supporter la misère ! Les trois autres étages, respectivement les deuxième, troisième et quatrième, se moquaient totalement de ce qui se passait dehors, ce qui n'était certes pas le cas du rez-de-chaussée qui se mit aussitôt à sentir encore plus le moisi et le renfermé ! Deux détails faisaient cependant que cet immeuble était différent des autres bâtiments du quartier : d'abord, il était magnifique ! Le rez-de-chaussée n'avait rien de particulier à montrer, à part une porte avec un fronton ouvragé et deux colonnes cannelées, surmontée curieusement d'un panneau de sens interdit mal orienté, qui avait l'air d'interdire l'accès à l'immeuble. Un trou béant, obturé par des planches couvertes de graffitis, semblait indiquer la présence d'une ancienne boutique à gauche de la porte. Le premier étage était simplement garni d'une petite corniche et la beauté de la façade apparaissait à partir du deuxième, avec ses deux balcons jumeaux, pourvus de garde-corps en fer forgé de très belle facture. Les balcons reposaient eux-mêmes chacun sur quatre sculptures de style classique et deux fenêtres elles aussi garnies de sculptures ouvraient sur ces embryons de terrasses. Au-dessus, on retrouvait la même disposition, avec un troisième étage simple et un quatrième offrant lui aussi des balcons jumeaux. Enfin, le cinquième, légèrement mansardé et recouvert de plaques de zinc presque verticales, comportait un balcon unique, sur toute la longueur de la façade. Le sixième et dernier étage, fortement mansardé, était trop en retrait pour que l'on pût bien le voir d'en bas. Le scintillement des lumières nocturnes qui entouraient le bâtiment faisait comme un halo intime mettant en évidence l'élégance de sa silhouette, l'arrondi de la toiture luisante de pluie, le raffinement des détails architecturaux, et le soin avec lequel, malgré le peu d'attentions dont cette maison avait fait l'objet, on voyait encore que son constructeur avait mené son affaire. L'autre détail imprévu était que, malgré les apparences, cet immeuble n'était pas vide ! Une des pièces sous les toits était éclairée ! Une lueur, ressemblant à celle d'une bougie ou d'une lampe portable à gaz ou à pétrole, attirait l'attention sur une fenêtre, la seule à vrai dire, qui ne soit pas ouverte à tous vents ou détruite. Mais il fallait être vraiment très attentif pour s'en apercevoir ! En tous cas, Hubert Boulet, dont c'était le tour de garde dans un appartement vide de l'immeuble d'en face, le 111, immeuble lui aussi muré et attendant sa démolition, s'était aperçu de ces deux éléments remarquables : occupé qu'il était à admirer la façade qu'il voyait pour la première fois, il faillit, mais faillit seulement, ne pas voir la lumière clandestine au dernier étage. D'un geste un peu nerveux, il ramassa son portable qu'il avait posé sur une couverture, et appela le Central. Il avait vu les deux premiers, mais pas le troisième détail, qui lui, était bien caché : dans une ancienne boîte à rideaux perchée au-dessus d'une fenêtre, à trois mètres cinquante au-dessus du sol, éclairé par la lueur fantomatique du réverbère d'en face, le bracelet de Caroline brillait de tous ses feux, comme si pousser sa beauté au paroxysme pouvait le faire découvrir plus vite, le bracelet extravagant de Caroline, oublié par presque tous, reprenait pour quelques heures, l'air royal qu'il avait au bras de sa propriétaire ! ...
© Noelle - La Barre Franche
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